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Réponse

14 avril 2012
David Gaini, David Gaini

Lettre à Michel Onfray

Pourquoi choisir le brûlot au dialogue ?

Le philosophe a récemment publié un texte dans le Nouvel Observateur, "Pourquoi je ne voterai pas Mélenchon".

Cher Michel,

Cela fait plusieurs années que j’ai plaisir à te lire et à apprécier tes prises de position politiques dans la presse, notamment dans L’Humanité, lorsque tu avais déclaré en 2009 soutenir le Front de gauche aux élections européennes, lorsque celui-ci venait d’être constitué. Enfin, la gauche était rassemblée, et ton soutien à cette union était un très bon indicateur pour nous, confirmant que nous étions dans une démarche juste et dans la bonne direction pour faire évoluer les pratiques de la « gauche de gauche ». Il y a un an, tu affirmais sur les plateaux soutenir la candidature de Jean-Luc Mélenchon.
Je découvre aujourd’hui ta tribune où tu expliques que tu as changé d’avis. C’est ton droit, le choix de voter blanc est respectable. Cependant, j’avoue ne pas comprendre la nature des arguments que tu avances. La plupart de ceux-ci sont faux et reprennent des idées reçues et des caricatures colportées par des éditorialistes qu’effraie le retour d’une gauche combative dans notre pays.
Ainsi, Jean-Luc Mélenchon défendrait « l’invasion et l’occupation du Tibet par la Chine ». Tu fais là probablement référence à la prise de position à contre courant de Jean-Luc Mélenchon lors du triste épisode du passage de la flamme olympique en France, avant les Jeux Olympiques chinois. Monsieur Mélenchon nuançait l’hystérie collective autour du Roi des moines tibétain et rappelait que la République française avait reconnu la Chine populaire dans ses frontières sous le mandat du Général de Gaulle, et en profitait pour mettre en lumière ce qu’était la condition des Tibétains avant la révolution de 1948 et ce qui est dans le projet politique – aujourd’hui encore – du dalaï lama : retour au servage, droits des femmes bafoués, enfants arrachés à leur famille et forcés à devenir moines. Voudrais-tu de cela pour des humains, que ce soit ici ou là-bas ? Cela ne signifie pas que la condition des droits de l’homme en Chine soit enviable. Mais il y a peut-être une autre alternative à cette situation que l’impasse qui consisterait à confier le pouvoir à des illuminés mêlant religion et politique et au projet social des plus rétrogrades. A Toulouse il y a une semaine, M. Mélenchon a rappelé que la France ferait entendre sa voix dans le monde pour que cesse « la peine de mort non seulement en Chine mais aussi aux Etats-Unis d’Amérique ». Le candidat du Front de gauche ne se fait pas la voix de la Chine dans un enfantin et simpliste « match » Chine / Tibet. Il nuance et montre que la dénonciation de l’autoritarisme de la Chine ne doit pas pour autant nous faire tomber dans le piège de la défense de dirigeants politico-religieux prônant le retour au féodal. Il existe probablement une issue pacifique plus complexe pour apaiser les tensions dans cette partie du monde. Peu d’adeptes des moines tibétains en exil ont par contre fait part de leur indignation face aux assassinats de Hans au Tibet. Qu’il s’agisse ou non « d’invasion et d’occupation », rien ne justifie les meurtres de simples commerçants, tout comme rien ne justifie une répression sanglante de la part de l’armée chinoise, ce que personne au Front de gauche n’a jamais approuvé.
Seconde raison de ce courroux envers Jean-Luc Mélenchon, l’homme ne « cesse de vanter les mérites politiques d’Hugo Chavez, protecteur de dictateurs antisémites ». Problème, Michel, dimanche dernier sur BFM TV, à l’heure où des millions de travailleurs pauvres dorment dans leur voiture, où le Smic n’est qu’à quelques dizaines d’euros au dessus du seuil de pauvreté, où des enfants, en France, sont enfermés dans des centres de rétention administrative, où la catastrophe écologique menace, les journalistes ont interrogé J-L Mélenchon sur cette question d’une infinie importance. Le candidat a répondu qu’il n’avait pas d’affinités particulières pour Hugo Chavez, que sa sympathie allait plutôt au Président Rafael Correa (Equateur) ou à l’ex Président brésilien Lula Da Silva. Comme il l’avait déjà précisé quelques semaines auparavant sur LCP, c’est précisément à cause de la position de Monsieur Chavez sur l’Iran, que le Front de gauche montrait des réticences à l’égard du Président vénézuélien. Tu peux consulter ces vidéos sur le site de campagne ou encore sur le blog officiel de Jean-Luc Mélenchon. Cependant, la constituante convoquée par Hugo Chavez, ou sa politique sociale qui a éradiqué l’analphabétisme pour la première fois sur le continent, diminué la pauvreté et l’indigence, ou qui vient tout juste d’augmenter le smic de 32 %, sont, à mon humble avis, tout à fait respectables et intéressantes. Ses alliances internationales sont tout à fait gênantes pour une nation universaliste et laïque comme la notre, mais ne mélangeons pas tout, Michel. Chaque nation a sa géopolitique, et l’intérêt historique que représente le processus bolivarien au Venezuela ne signifie pas adhésion aveugle aux propos du Président Chavez ou aux lois de son gouvernement. La France n’a pas besoin de modèle et c’est au contraire sa République qui donna espoir aux peuples voisins. Monsieur Mélenchon surligne les idées intéressantes, dans notre histoire ou autour de nous dans le monde, qui appuient parfois la crédibilité de ses propositions, comme lorsqu’en matière fiscale, il rappelle que le gouvernement américain jusqu’à Reagan, imposait la dernière tranche à plus de 80 %.
Quant à Cuba, M. Mélenchon se refuse à qualifier ce pays de dictature car le seul but des journalistes qui lui posent cette question est de lui faire dire la « petite phrase ». Ce n’est pas sérieux de traiter de telles questions sans débats et sans mises en perspectives. Tout comme il n’est pas sérieux, depuis des salons ou des plateaux de télévision entre « belles personnes », de deviser et d’attribuer des opinions condescendantes sur tel ou tel pays, qu’elles soient positives ou négatives. Comment comparer la cinquième puissance du monde qu’est la France à une petite île sous blocus et soumise à un terrible embargo depuis des décennies ? Monsieur Mélenchon a dit à plusieurs reprises (LCP, RTL…) qu’il faut replacer Cuba dans le contexte de la Caraïbe. Et qu’alors, dans ce contexte géographique et géopolitique, on pourrait parler de Cuba avec sérieux et crédibilité. C’est un avis que je partage entièrement. Personne ne fait l’apologie du gouvernement cubain. Personne ne fait l’apologie, d’ailleurs, de quelque gouvernement que ce soit dans le monde. Hormis les commentateurs et chroniqueurs qui n’ont de cesse, dans les médias, d’encenser le gouvernement conservateur de Madame Angela Merkel, pour ne citer que celui-ci. Mais si l’on se replace dans le contexte caribéen, Michel, je te demande : Haïti est-il une dictature ou une démocratie ? Saint Domingue est-il une dictature ou une démocratie ? Le Honduras, où un coup d’Etat a eu lieu récemment dans le silence le plus total, est-ce une démocratie ? Quelle que soit la nature politique de Cuba, ce pays a été exemplaire lors du séisme dévastateur en Haïti. Cuba est le seul pays à avoir tenu ses promesses humanitaires et à avoir envoyé sur place médecins et secouristes pour aider le peuple haïtien. Sans bruit et sans propagande publicitaire à l’appui. Sans intérêts économiques masqués, sans bruits de bottes, sans détournements de fonds. La nation cubaine a un rôle à part dans cette région du monde et c’est bien pour cela que les gouvernements successifs des Etats-Unis d’Amérique tentent d’abattre le gouvernement de cette île, qui est certainement contestable, mais, Michel, tu as trop voyagé et tu es bien trop érudit pour ne pas voir quelles sont les raisons réelles de cet acharnement. Tu ne crois pas sérieusement qu’un gouvernement Front de gauche décalquerait un quelconque modèle exporté sur notre République ? Qui de plus démocrate qu’un candidat qui propose de convoquer une constituante et de nouvelles élections d’ici un an, et qui se refuse de rentrer dans la folie monarchique de la Vème République en disant de lui-même qu’il ne serait plus Président ? Quel autre candidat se prononce favorable à un régime parlementaire plutôt qu’à cette présidentialisation à outrance actuelle ?
Pour toi, et je me dis qu’on frise ici la malhonnêteté, Mélenchon « épargne le judaïsme et l’islam ». C’est presque risible tant l’ancien sénateur est tatillon et intraitable sur la laïcité. Mais je te conseille de réécouter les propos du candidat dans « On n’est pas couché » il y a un peu plus d’un an lorsqu’il se disait favorable à la loi contre la burqa, ses déclarations claires quant aux prières de rue (de tête, RMC, LCP…) qu’il dénonce et dont il s’étonne que personne ne les empêche alors qu’un simple arrêté suffirait à les interdire du fait même de la circulation routière, tout comme il dénonce les processions catholiques intégristes contre les centres IVG. Il a également déjà expliqué, me semble-t-il, qu’il ne se rendait pas au dîner du CRIF. Au contraire, le candidat du Front de gauche ne fait aucune distinction entre les religions car il et réellement laïque. Ce qu’il refuse, c’est la collusion du politique et du religieux, et a toujours pris, à mon avis, des positions cohérentes et courageuses sur ce sujet.
Enfin, Michel, outre le fait que toutes ces accusations soient mensongères et démenties par les faits et les propos du candidat Mélenchon et le programme partagé qu’il porte (n’est-ce pas cela le plus important ou bien es-tu tombé toi aussi dans la folie de la personnalisation du pouvoir ?), n’y a-t-il pas une urgence sociale dans notre pays et dans le monde, qui appelle à une responsabilité de chacun face à son rôle de citoyen et face au choix que nous devrons faire le 22 avril ? Est-ce digne de se chamailler sur la nature des adjectifs attribués par un tel à tel Président étranger quand des millions de personnes vivent dans la précarité, quand le chômage explose, que la faim dans le monde ne désemplit pas, que le climat se dégrade de plus en plus chaque année et que seul le Front de gauche ose parler de planification écologique ?
Libre à toi d’avoir tes positions politiques et de les rendre publiques. Mais, sachant les affinités idéologiques qui étaient les vôtres, étant donné le soutien qui était le tien au Front de gauche jusque là, n’aurait-il pas été préférable de t’adresser directement à Mélenchon, de philosophe à philosophe, à travers une lettre ouverte, lui faisant part de ton opinion, des tes convictions, de tes inquiétudes, et de lui laisser l’occasion de t’apporter sa vision ? Peut-être aurais-tu évité de tomber dans le panneau de journaux et de médias usant de raccourcis sur la Chine et Cuba pour ressusciter la peur du rouge et de la justice sociale en France ? J’aurais aimé, car j’apprécie ton œuvre et ta rhétorique, lire un échange épistolaire aussi vivifiant, profond et passionnant que celui qui a eu lieu entre Patrick Chamoiseau et Jean-Luc Mélenchon dans l’Humanité Dimanche le mois dernier. C’était le retour de la pensée en politique.
Je suis déçu que tu aies prêté ta plume à un brûlot, au détriment du débat démocratique et philosophique. J’aurais surtout préféré que tes désaccords se fassent sur du concret et sur des divergences réelles, et non pas sur la crédulité en des polémiques fausses et inexactes.
Je n’en demeure pas moins un fidèle lecteur et auditeur assidu de ta contre-histoire de la philosophie.

Bien amicalement,

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